Le juste prix (1/4)

01/02 2021

Je veux vous parler aujourd’hui d’un sujet compliqué et important. Il s’agit de prix et de valeurs. Des valeurs pas que monétaires, des valeurs de mon métier et des valeurs paysannes.

Aujourd’hui je vous parle de tarifs et de paysans !

Je l’explique autour de moi sans relâche, aux collègues, aux porteurs de projets ou aux stagiaires qui me font l’honneur de venir me voir : “Il faut bien calculer ses prix, faites le correctement !”

Il y a plein de raisons pour lesquelles c’est important de bien calculer ses prix. D’abord il y a l’équilibre économique de la ferme. C’est basique, ça semble évident, mais vous allez voir que ça n’est pas si simple.
Ensuite, dans un contexte général de défaillance des marchés économiques (défaillances liées à la mondialisation, corrélées à la sur-exploitation des hommes et de la nature, aux inégalités sociales), où plus personne ne connaît plus le prix de rien, il y a une absolue nécessité à se réapproprier collectivement les valeurs économiques et morales des choses pour construire un avenir plus durable. Le prix doit donc refléter ce qui est juste pour le producteur, et juste pour le consommateur.
Enfin il y a le respect des autres acteurs et de leur travail, une “attention au marché” qui consiste à accepter que dans la vraie vie, la concurrence libre est parfois faussée. J’aime illustrer ça en radotant une anecdote que je ne résiste pas à vous servir.

L’éleveur, la tomate et le maraîcher

En 2018 à la fête paysanne de l’Aude, je discutais avec un maraîcher et un éleveur des prix pratiqués sur les marchés, à la biocoop etc. L’éleveur disait “moi en fin d’été j’ai pleins pleins de tomates je sais pas quoi en faire ! Je les met à 1,5€ le Kg derrière mon stand de fromage et hop ! ça part super bien.

Stupéfaction du maraîcher.
Ce dernier a dû un peu mettre les pieds dans le plat pour expliquer que ça posait un petit souci. L’éleveur est loin d’un directeur de supermarché ou d’une plateforme d’agribusiness, c’est un vrai paysan engagé, il connaît les problématiques de nos métiers et tout… Et il ne réalisait pas que ça pouvait faire du tort à ses collègues sur le marché.

Parce que le client lui ne comprend pas : pourquoi quelqu’un arrive à vendre des tomates à ce prix là, et pas le maraîcher ? D’autant qu’il devrait être plus spécialisé et donc moins cher, et en plus lui il n’a pas du fromage à faire !

Et bien parce que l’éleveur touche sûrement la PAC, qu’il a du fumier à volonté et ça doit aller bien pour les tomates, que faire 25 Kg de tomates ne représente pas le même investissement et le même travail que produire et en distribuer 900Kg, et que les tomates c’est plus simple à faire que les carottes. L’équilibre de sa ferme est assuré par ailleurs : tomates ou non il s’en sortira.

Mais pas le maraîcher. Alors le maraîcher, lui, a calculé le prix de ses tomates au plus juste et le prix qu’il les vend reflète une réalité qui ne se limite pas à penser “à ce prix là ça va partir”.

Heuu.. 73 ?!

J’aime bien cette histoire parce qu’elle montre que la réalité des fermes est très différente, que fixer des prix c’est compliqué, et pourquoi on devrait tous (producteurs et consommateurs) regarder le prix des choses là où ce prix fait vivre, dans des conditions de production correctes. C’est l’acte ultime de consommation responsable : pousser la proximité avec les producteurs au point de comprendre comment ils fixent leurs prix. La question qu’il faut se poser c’est « sur ce système, a t-on la même qualité, la même quantité, la même diversité que sur celui là ? »

Inutile de dire que l’histoire est la même avec le vigneron à la retraite qui vend 9 sachets de sauge officinale à 3€ les 50g sur le marché, ou la gentille dame qui propose des accessoires en laine à prix coûtant juste pour s’amuser le week-end à coté de l’artisane qui fait des vêtements et paye des charges depuis 12 ans. C’est pas cher, mais ça ne rime à rien et ça décrédibilise le travail de tout le monde.

Quand on fixe un prix, on devrait regarder ce que font les autres et comprendre ces choses là. C’est ça que j’appelle “l’attention au marché“. C’est une vision peu compatible avec le concept selon moi largement dépassé de main invisible (qui théorise que les actions des acteurs économiques, guidées uniquement par l’intérêt personnel de chacun, contribuent à la richesse et au bien commun). Car particulièrement en agriculture, les prix ne sont pas toujours ce que l’on croit, et tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Sans compter qu’un enjeu de société se cache derrière.

Nous allons aborder ce sujet demain dans un prochain article !

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