Le juste prix (2/4)

02/02 2021

Une agriculture subventionnée, mais pas complètement

Une grande partie de notre agriculture est subventionnée par la Politique Agricole Commune, qui rémunère les agriculteurs au prorata des surfaces travaillées. Dans ce système, plus on déclare de surface, plus on a de subventions.

Donc les grandes exploitations subventionnées (productions animales, grandes cultures) ont des prix de vente qui ne reflètent pas du tout le coût réel de production. J’ai une collègue qui se faisait interpeller sur les prix de ses saucisses au marché. Alors je lui ai demandé si elle était supérieure au tarif « classique ».

“Pas trop, un peu parce que c’est cher à l’atelier sur ce produit, mais en fait je suis incapable de dire combien ça devrait coûter. Je le calcule même pas parce que ça ferait peur tellement on s’y retrouve pas. On se paye à la PAC et voilà.”

Les fermes qui nécessitent le moins de surface (maraîchage, plantes médicinales) ne sont pas subventionnées et doivent donc tirer leur revenu de leur seul prix de vente. C’est une notion à garder en tête lorsqu’on fait son marché…

Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne définit les bases de la PAC en son titre III, qui traite de l’agriculture, et l’article 39 lui assigne cinq objectifs précis :
– accroître la productivité de l’agriculture en développant le progrès technique et en assurant une utilisation optimale des facteurs de production, notamment de la main d’œuvre
– assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, notamment par le relèvement du revenu individuel de ceux qui travaillent dans l’agriculture
– stabiliser les marchés.
– garantir la sécurité des approvisionnements
– assurer des prix raisonnables aux consommateurs.

Ce qui pourrait être un système vertueux contraint en fait les producteurs à tous suivre un même modèle agricole (les fermes sur grandes surfaces) alors que les enjeux aujourd’hui sont ailleurs : développer de nombreuses petites fermes, multiplier les paysans et les systèmes vertueux, relocaliser l’économie.

S’assurer collectivement que pas une seule ferme ne disparaisse

Assurer la viabilité de sa ferme (l’équilibre économique) et la vivabilité (l’équilibre moral et physique du fermier), c’est bien sûr souhaitable d’un point de vue personnel. Mais c’est en fait indispensable pour toute la société.

La paysannerie doit se donner tous les moyens de survivre face à la mondialisation, aux prix indécents de l’industrie agro-alimentaire qui fait baisser les prix en rayons, dans un artifice qui produit de la pauvreté chez les producteurs et une fausse qualité de vie chez le consommateur, quand toute la société paiera ensuite les faillites, les impacts environnementaux ou de santé publique. Veut-on vraiment payer bon marché des produits qui nous rendent fous et malades ?

Les paysans doivent être mobilisés sur ce sujet : s’assurer collectivement que pas une seule ferme ne disparaisse, favoriser la création de milliers d’autres, garder les savoir-faire, les outils de production, des campagnes vivantes pour sécuriser l’alimentation de nos territoires. L’enjeu est primordial, ça n’est même plus une question politique, c’est un enjeu de civilisation, et malheureusement on est loin du compte.

On a donc là une responsabilité globale et un objectif commun qui nécessitent de bien calculer, des jugements éclairés et des engagements personnels. Assurer la viabilité du tissu économique agricole est un devoir moral. Bref : c’est une histoire sérieuse, ne déconnons pas avec les prix !

Pour finir, je ne crois pas que beaucoup de producteurs décident de jouer sur la qualité, d’en faire une variable d’ajustement. Ça me parait peu probable, quand on aime son métier et qu’on à acquis un savoir faire, se dire à un moment donné “je vais bâcler ça et ça ira mieux”.

Mais parfois, on croise des agriculteurs qui pour des raisons économiques ont pris des décisions qui les éloignent de certains idéaux. Je ne sais pas si c’est dommage, mais ça existe. Ce qui est plus triste c’est d’en voir certains qui ne peuvent plus faire marche arrière et changer leurs méthodes, quand bien même leurs façon de travailler les rendent malheureux ou malade. Souvent le prix de vente n’est pas maîtrisé, fixé par la coopérative, et l’entreprise croule sous les dettes. Dans ce contexte, les options ne sont pas innombrables : On peut perdre en qualité, se sacrifier ou cesser de produire. Dans les pires des situations, les 3 sont consécutifs ou simultanés.

Dans les milieux paysans, pour maintenir la qualité et poursuivre rêves et passion, la marge de manœuvre des producteurs se situe donc souvent au niveau des tarifs et au prix d’une servitude volontaire…

On poursuit demain !

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